
Rose-Ange naquit en 1936; le septième enfant d’une famille qui comptait déjà trois filles, Lucienne, Rollande et Gérardine, et trois gars, Bernard, René et Germain. Rose-Ange vécut une enfance normale; elle avait huit ans lorsque l’aînée de la famille, sa sœur Lucienne, se maria avec Charles Roy; 12 ans, lorsque sa sœur Rolande épousa Gérard Côté. À l’instar de ses sœurs, elle était destinée à se marier et à mettre au monde des enfants; la vie religieuse, choisie par sa sœur Gérardine, ne lui était pas, de toute évidence, destinée. Au contraire, la vie de jeune fille de Rose-Ange annonçait un comportement très différent de ses sœurs; Elle ne montrait pas la docilité, la retenue et la modestie des jeunes filles de son époque. Dotée d’une beauté remarquable, Rose-Ange était habitée par un besoin de liberté, amplifié par un caractère rebelle; cet état la conduisit, au début de la vingtaine, à la pire situation; celle de se retrouver enceinte sans être mariée. Tout fut mis en œuvre pour éviter la calamité qui risquait de s’abattre sur sa famille, dont une des filles avait choisi, quelques années plus tôt, la vie religieuse. Le destin de Rose-Ange se butait au pire obstacle pour une femme de son époque.

Rose-Ange donna son enfant à l’adoption; un garçon né le 19 mai 1960 et adopté le 14 octobre de la même année. Revenue dans son village de Saint-Bruno, la jeune mère eut la chance de prodiguer son amour maternel à Dany, le fils de sa sœur Marie, né le 15 septembre 1960. Les deux photos montrent bien sa joie de cajoler ce beau bébé; une façon d’atténuer la douleur, reliée à la perte de son enfant, vécue au cours des semaines précédentes.
Sur la photo de gauche, Rose-Ange, jeune fille, est photographiée avec sa sœur Marie, à droite, et sa belle-sœur Thérèse, debout au centre. Sur la photo du centre, Rose-Ange dégage une allure altière. Sur la photo de droite, Rose-Ange est assise sur l’espace gazonnée, entourée d’un mur protecteur, devant la façade de la résidence familiale.


L’enfant au regard absent, aux grands yeux noirs, dont le passage a été furtif, ressemble beaucoup à sa mère, Rose-Ange, qui adorait se prendre en photo dans les cabines payantes d’une époque révolue; photos qui manifestent son besoin d’attirer les regards et de rechercher sa propre identité.

Les photos de Rose-Ange avec les membres de sa famille sont rares; sur la photo du haut, Rose-Ange vole la vedette; sur celle du bas, elle pose sans trop d’intérêt. Seule la photo du centre, où Rose-Ange pose ses mains affectueusement sur les épaules de son petit frère, Jean-Claude, montre un lien chaleureux. Il faut dire que son lien avec sa sœur Marie, présente sur les deux autres photos, n’était pas de tout repos; comme une relation entre chien et chat.
À gauche Rose-Ange est photographiée debout avec une consœur de son école. À droite, Rose-Ange est assise au bas de l’escalier du couvent paroissial de Saint-Bruno.

Ce n’est que plus tard que j’ai su, comme la plupart des membres de ma famille, dont mon père, que j’ai appris ce qu’on avait inventé comme histoire pour camoufler la grossesse de Rose-Ange. On a raconté que Rose-Ange était allé apprendre l’anglais en travaillant pour une famille de l’Ontario dans une ville dont je ne me souviens plus le nom. En réalité, après son séjour et son accouchement à l’hôpital de la Miséricorde à Montréal, Rose-Ange est revenue dans sa famille; ma tentative de converser en anglais m’a permis de conclure qu’elle n’était pas capable de réussir le test. Dans les mois et les années qui ont suivi, Rose-Ange a éprouvé beaucoup de difficulté à trouver un emploi et de le conserver; à la maison, elle avait un caractère difficile à vivre pour ma mère Émilie et d’autres membres de ma famille. Je ne sais pas à quel moment Rose-Ange a commencé à mêler alcool et médicament, mais je sais que c’est ce mélange qui l’a empêché de vivre de façon fonctionnelle dans la société. Malgré quelques séjours en institution, une thérapie avec un psychiatre, le soutien de membres de sa famille, elle s’est détériorée à un point tel que sa disparition était prévisible. Rose-Ange a chèrement payé son insoumission au principal commandement de la religion catholique, selon lequel « œuvre de chair ne fera qu’en mariage seulement. » Sans jeter de blâme à personne, je suis d’avis que le comportement de certaines personnes de ma famille, le rejet de ce qu’elle était et de ce qu’elle avait fait, conjugué à la dureté et à cruauté des lois civiles de ces temps de grande noirceur, ont conduit Rose-Ange à sa déchéance; ma sœur n’était pas née à la bonne époque; une vie débutée dix ans trop tôt.


