Au milieu de l’année 1961, après ma deuxième année de « cours classique », j’ai décidé de quitter l’école Champagnat des frères maristes pour devenir pensionnaire à l’établissement Mont Saint-Sacrement, situé à Valcartier et dirigé par les Pères du Très-Saint-Sacrement. À 15 ans, j’éprouvais le besoin de changer d’air. Ma décision était basée sur le besoin de me retrouver dans un milieu de vie composé de jeunes de mon âge et plus précisément, d’être près de mon ami Marcel qui avait décidé de faire de même; et puis, j’éprouvais le besoin de prendre une distance de la vie au sein de ma famille pour des raisons que je ne comprends pas encore très bien. Je me souviendrai toujours de cette journée d’automne, où j’attendais l’autobus sur le trottoir en face de chez nous, de dos à ma mère qui se tenait debout derrière moi. Je n’ai jamais aimé les départs; encore moins au moment où je me sentais coupable de m’envoler vers d’autres horizons; de laisser derrière moi une mère triste et inquiète. Les événements des mois qui ont suivi mon départ ont créé en moi une inquiétude, voire un pressentiment relatif à la santé de ma mère; inquiétude alimentée et amplifiée par les lettres que ma mère Émilie m’a écrites au cours de cette période.

La lettre du 2 décembre 1961 est écrite par mes sœurs Gérardine et Christiane; leur message a deux buts; d’abord m’informer que notre mère est à l’hôpital, qu’elle a mal aux jambes et qu’elle ne se lève pas; mais surtout, mes deux sœurs me lancent un appel pour que j’écrive à ma mère qui « aimerait dont aimerait dont ça que Jean-Claude m’écrive ». Ma sœur Christiane termine sa participation au message en m’implorant, voire en m’adjurant de lui écrire, « tout de suite »; puis Gérardine reprend la plume pour en remettre : « Encore un petit mot. Écris à maman. Elle aimerait tellement ça. » pour mettre de la pression sur moi, elle m’informe que ça fait trois fois qu’elle vient la voir à l’hôpital et qu’elle lui a écrit deux fois aussi. Je perçois dans leur lettre une grande inquiétude à l’égard de notre mère dont c’est le premier séjour en milieu hospitalier; une lettre de ma part à ma mère leur enverrait le signal que je partage leur inquiétude et que je suis touché par son état. Je me suis senti sans cœur. Ai-je écrit à Émilie? Je ne peux l’affirmer; je n’en ai aucun souvenir ni preuve épistolaire.
La lettre du 11 décembre 1961 signée par Émilie, toujours hospitalisée, ne laisse aucun doute sur le fait que son état de santé va de mal en pis. « Ça fait douze jours que je me suis pas levé du lit, ça fait douze jours, je me suis levé un peu aujourd’hui. » Quelques lignes plus loin, elle prend la peine de préciser que « ça va faire quatre semaines jeudi que je suis ici. » Des décennies plus tard, deux passages de sa lettre m’amènent à conclure que j’étais en train de traverser mon « âge ingrat », comme on qualifiait l’adolescence à l’époque. Émilie est non seulement malade, mais elle souffre aussi du manque de reconnaissance de son fils : « Tu nous dis même pas que tu reçois tes lettres. Nous avons envoyé tes patins, nous savons rien. » elle me conseille de ne pas m’inquiéter et affirme que tout va bien. Émilie termine sa lettre en mère indulgente : « Écris-moi quelques lignes pour me dire si tu a tous reçu tes affaires. Bonjour, Bonne chance, ta mère. »


