Entre 1970 et 1976, mes années de travail à titre de permanent du PQ ne me laissaient pas beaucoup de temps à consacrer à ma sexualité aiguisée par une forte production de testostérone. Ce carême forcé faisait mon affaire; de toute façon, je n’aurais pu afficher ouvertement mon homosexualité dans le cadre de ma fonction politique. Lorsque j’ai déménagé à Québec, après la victoire du Parti Québécois en 1976, j’ai décidé de faire vie commune avec un jeune homme rencontré par hasard dans un bar, où je terminais ma soirée du samedi. Je suis d’avis qu’à ce moment de ma vie, j’étais avant tout amoureux de l’amour; je n’ai pas consacré beaucoup de temps à connaitre suffisamment le sujet de mon fantasme sexuel; ce fut le début d’une relation amoureuse chaotique qui dura une dizaine d’années. Pendant cette union de fait, j’ai plongé dans l’obscurité de la lumière, comme l’affirme le psychiatre Carl Jung. J’ai eu tout le temps d’explorer mes propres zones d’ombre où s’entremêlaient la passion, l’anxiété, l’agressivité, les lunes de miel, la dépendance, et par conséquent, une faible estime de moi. L’authenticité et la fidélité n’avaient pas leur place dans cette relation insoutenable. Le cœur, intégré à la photo déchirée du haut, traduit la souffrance et le désarroi que je vivais au moment de ma rupture. Quelques décennies plus tard, je suis d’avis que cette étape obscure de ma vie affective m’a aidé à vivre par la suite une expérience amoureuse mutuellement profitable.
Au moment de ma rupture amoureuse, je vivais une période marquée par la fin de mon rôle de conseiller politique et le début de mon nouveau travail, à titre de professionnel au sein de la fonction publique québécoise. J’étais autour de la quarantaine; probablement au mitan de ma vie; je sentais le besoin de faire des choix pour les années à venir. Malgré le fait que j’étais épuisé par mes 15 années de vie politique et mes 10 années de vie commune tumultueuse, j’ai fait le choix de vendre ma résidence et d’investir dans l’achat d’un quadruplex. Je vivais, sans trop de conviction et de besoin réel, d’éphémères amours. Je ressentais un grand vide dû à l’absence d’un lien affectif et sexuel. Mon nouveau travail s’avérait intéressant et motivant. Et puis, en l’espace de quelques minutes à jamais mémorables, j’ai été frappé par le sourire séducteur d’un homme encore jeune, que je n’ai pu accoster ce soir-là; il quittait le bar au moment de mon arrivée. Je me suis organisé pour le rencontrer « par hasard » peu de temps après; nous avons fait connaissance, parlé de notre parcours, de nos familles et de bien d’autres sujets, dans un climat chaleureux; nous nous sommes perdus de vue, ce soir-là. Jacques semplait avoir apprécié mon intérêt à son égard; je m’étais senti bien en sa présence; je l’avais trouvé beau et attirant; sa voix grave d’annonceur de radio me subjuguait; j’avais le pressentiment que des obstacles liés à sa vie l’empêchaient d’aller plus loin. À la suite de quelques mois de fréquentations périodiques et d’un refus de poursuivre notre relation, j’ai poursuivi mes efforts. J’ai finalement compris que sa mère faisait partie de la formule magique permettant d’atteindre le cœur de Jacques. J’ai rencontré sa mère, son beau-père et sa sœur pour les rassurer et entreprendre la conquête de Monique, sa mère, que j’ai favorablement impressionnée. Quelque temps plus tard, nous nous sommes installés dans un des logements du quadruplex que j’avais acheté en 1988.
Dès le début de notre relation, la vie de Jacques m’a captivé. Il est né le 12 mars 1950, en pleine période de grande noirceur au Québec; les premières années de sa vie se sont déroulées contre toutes attentes; la famille de sa mère a réussi à contourner les diktats religieux et la rigueur des lois relatives à la naissance d’un enfant en vigeur à cette époque. D’abord, Jacques est né d’une mère célibataire; Monique avait eu un faible pour Philippe Deschêne, le père biologique, qui est rapidement parti pour faire la guerre; ce qui signifiait que l’enfant était illégitime, un « bâtard ». Monique, sa mère, vivait à Québec avec ses parents, Simon Cormier, son père, et Alice Boudreault, sa mère, native d’Aguanish, près de Natashquan. La famille de Monique réussissait à vivre dans des conditions très modestes; la crise du logement dans la ville de Québec les obligea même à se réfugier à « coverfield » sur les « plaines d’Abraham, un camp de prisonniers transformé en abris de fortune. À la naissance de Jacques, ses grands-parents, Simon et Alice, ont décidé de l’adopter; son nom de famille devint Cormier. Monique a toujours maintenu un lien maternel avec son fils qui dut séjourner dans deux orphelinats, étant donné le dénuement familial. À l’âge de 12 ans, Jacques sortit de l’orphelinat du Mont d’Youville pour vivre avec sa mère, nouvellement mariée avec Gérard Villeneuve. Claudette, une cousine de Jacques, que Monique élevait, devint sa sœur. Le fait de passer, rapidement et sans soutien, d’une vie rangée d’orphelinat à la liberté du « peace and love » conduisit Jacques à vivre une période de vie tumultueuse, voire dévastatrice; il réussit quand même à poursuivre ses études et à à se débrouiller; c’est à une autre époque de sa vie que je l’ai rencontré. Les photos : 1 Monique Cormier, mère de et en mortaise, Monique et Gérard Villeneuve, le beau-père de Jacques 2 Philippe Deschêne, père biologique de Jacques 3 Jacques, bébé en famille d’accueil 4 Jacques, gamin 5 À droite, Jacques assis entre ses grands-parents 6 Simon Cormier et Claudette, la sœur de Jacques 7 Cartes mortuaires de Simon Cormier et Alice Boudreault, les « grands-parents » de Jacques.
Le déménagement dans un logement de l’immeuble acquis en 1988 permit de fonder notre vie à deux de sur un projet commun : la gestion et l’entretien du quadruplex situé au 1384-1386 rue d’Europe à Val Bélair. Au départ, Jacques releva brillamment le défi d’installer une clôture et des patios individuels pour chaque locataire; cette réussite le rassura; elle montrait qu’il possédait les qualités pour assurer les divers travaux reliés à l’entretien de l’immeuble. Pour ma part, j’ai développé les qualités nécessaires à la gestion et au maintien de relations harmonieuses avec et entre les locataires. Notre complémentarité me permit de poursuivre intensément ma nouvelle carrière de professionnel; impossible sans le soutien de Jacques. Au cours de la période que nous avons vécue sur la rue d’Europe, nous avons développé des liens avec et entre nos familles respectives. Monique, la mère de Jacques, lui confia que c’est chez nous qu’elle avait passé le plus beau Noël de sa vie adulte. Nous avons soutenu pendant plusieurs années Alain Dallaire, le fils de mon frère René, et son épouse, Maryse Morin qui combattait un cancer agressif. Jacques et moi, nous étions toujours disponibles pour accueillir leurs filles, Marianne et Gabrielle qui demeuraient aussi dans un quadruplex pas loin du nôtre. Jacques, qui avait acquis une formation de toiletteur canin, lors d’un séjour estival à Montréal, transforma le sous-sol pour ouvrir son propre salon de toilettage. Et puis, nous avons hébergé pendant un bout de temps mon neveu Rémi, le fils de mon frère René, qui travaillait dans la région de Québec et soutenait Jacques dans ses travaux d’entretien de l’immeuble. Photos : 1 Immeuble 1384-1386 rue d’Europe et patio proprio 2 De gauche à droite, Alexandrine, la sœur de Monique, Monique, Claudette 3 Jacques et Jean-Claude en compagnie de Monique et Claudette 4 Tablée de réveillon sur la rue d’Europe 5 Jacques en compagnie de mes sœurs (de gauche à droite) Lucienne, Christiane et Marie 6 Mariage d’Alain et Maryse 7 Marianne et sa petite sœur Gabrielle 8 Un toiletteur à l’œuvre 9 Rémi, frère d’Alain.
Des besoins nouveaux ont amené Jacques et moi à acquérir un nouvel immeuble semi-commercial, situé sur la principale rue de Loretteville, tout près de la réserve indienne de Wendake, de la rivière Saint-Charles et de la chute Kabir Kouba; sites patrimoniaux où s’est amorcé le développement industriel de la région, au cours de la première moitié du 18e siècle. Le commerce du rez-de-chaussée a permis à Jacques de bénéficier d’un salon de toilettage avec pignon sur rue et des espaces adéquats. Dès le départ, nous avons transformé les combles de la résidence, de telle sorte que chacun de nous a pu dormir et se divertir dans son propre espace. Au cours des décennies suivantes, des travaux périodiques ont permis, entre autres, de refaire la toiture et de changer les fenêtres. Notre besoin d’appartenance à une communauté s’est concrétisé par des liens amicaux que nous avons tissés avec des personnes œuvrant au sein d’un organisme voué à l’insertion des jeunes par le travail, nommé le Piolet, installé dans l’ancien hôtel de Loretteville, à quelques pas de chez nous; des stages donnaient aux jeunes la chance d’acquérir de l’expérience en restauration. Pendant des années, nous avons fréquenté le bar assidument pour y vivre des relations humaines chaleureuses. Jacques était fort occupé : entretien des deux immeubles et l’opération du salon de toilettage; il acquit beaucoup d’expérience avec le soutien d’un maître bricoleur, René Brochu, le mari de ma sœur Gérardine; les membres de ma famille venaient souvent leur rendre visite à leur résidence de la rue d’Estrées, située à quelques pas de la nôtre; Jacques et moi avons eu le privilège d’être associés à ces intenses rencontres familiales. Marianne Dallaire, dont la mère, Maryse Morin était décédée en 1995, vécut plusieurs mois avec nous; Jacques lui aménagea un espace de vie dans les combles. Nous passions souvent quelques jours à L’Île-aux-Coudres; parfois en compagnie de petits-neveux. Au début des années 2000, Jacques tomba en amour avec un être vivant formidable, baptisé « Sibeau »; un superbe Golden qui reçut de la part de son maître une bonne éducation et une forte dose d’affection; Sibeau a été un compagnon compatissant, lorsque j’ai été hospitalisé plusieurs semaines en 2009. À la suite de 14 années consacrées au toilettage des chiens, Jacques sentit le besoin de faire autre chose; il acquit une formation pour devenir un artisan du vitrail; je n’hésite pas à le qualifier d’artiste réalisant des œuvres originales; je le soutenais dans le choix des couleurs de verres, en raison de son daltonisme modéré. Lorsque je pris ma retraite en 2007, Jacques m’aménagea un bureau en utilisant l’espace attenant à ma chambre. Depuis de nombreuses années, nous avons un très bon voisin, Sylvain, qui nous rend des services inestimables, notamment au cours de nos voyages. Ce sont là quelques pages de notre vie sur la rue Racine, qui se poursuit depuis 26 ans au printemps 2019. Les photos : 1 L’immeuble avant les rénovations 2 L’immeuble après les rénovations 3 Vue sur la chute Kabir Kouba et le début de la réserve de Wendake 4 Jacques et Marianne Dallaire dans son espace d’études 5 Une photo de Marianne lors d’une fin de semaine de camping à l’anse Saint-Étienne (Petit-Saguenay) 6 Une photo de David Rodgers et de Sibeau sur la galerie d’un chalet à L’Isle-aux-Coudres 7 Une photo de Gabriel et Francis Vachon avec Jacques sur le traversier entre Saint-Joseph-de-la-Rive et l’Isles aux-coudres 8 Jacques photographiée avec Sibeau dans notre cuisine 9 Une photo de Sibeau sur le patio et de
Massimo Roy derrière la porte 10 Maxime Fortier et sa compagne Daniele Valler photographiés sur le balcon arrière de notre résidence 10 A L’halloween, ça se passe sur la rue Racine; notre résidence, dont la galerie est verte, est la première à gauche sur la photo 11 Vitrail réalisé par Jacques 12 Un exhibit de vitraux religieux réalisés par Jacques 13 Notre voisin Sylvain
Plusieurs raisons ont amené Jacques et moi à nous marier, le 5 septembre 2009; d’abord, la plus importante consiste dans le fait que le mariage entre deux personnes de même sexe était alors possible depuis 2005; ensuite, le risque de divorcer était pratiquement nul; nous vivions ensemble depuis plus de 20 ans; enfin, nous voulions que notre lien soit socialement reconnu, après des décennies de revendications pour obtenir le droit de se marier civilement. Les photos : 1 Le menu musical de la cérémonie 2 Chaque menu musical était enrubanné 3 La cérémonie s’est déroulée au parc du Mont Royal dans une salle de la maison Smith, ancienne demeure érigée en 1858 4 À droite sur la photo, le célébrant désigné, notre ami Jacques Héroux, préside les engagements des époux à respecter les obligations et les droits découlant du mariage civil 5 L’échange des symboles de notre mariage; 6 Jacques signe le document légal 7 Jean-Claude appose sa signature sur le même document 8 Christian Lepage a fait office de photographe de l’événement. 9 L’épouse de Christian, la mezzo-soprano, Claudine Ledoux, fille du célébrant Jacques Héroux et de son épouse, Ginette Ledoux, a interprété les œuvres du menu musical; elle était accompagnée par la harpiste Olga Gross 10 Ma nièce, Lynne Dallaire, a interprété ma chanson préférée de Nana Mouskouri « Celui que j’aime » 11 La photo officielle des mariés et des invités a été prise sur le belvédère du mont Royal. 12 Jacques, ma sœur Christiane et moi photographiés sur le belvédère 13 Une photo de Jacques, Claudette Cormier, la sœur de Jacques, de moi et du mari de Claudette, Jean-Claude Tremblay, à ma gauche; 14 Lynne Dallaire prend l’apéro en compagnie de Jean-Claude 15 Jacques et Jean-Claude lors de l’apéro 16 Les invités sont attablés au le condo de nos amis, Jacques Héroux et Ginette ledoux, qui ont généreusement participé à l’organisation de l’événement 17 Au cours de la soirée, ma sœur Christiane a pris la parole; elle nous a offert la coquette petite maison (en mortaise), symbole de l’accueil réservé à nos proches lors de leur visite chez nous 18 La sœur de Jacques, Claudette, s’est également adressée aux participants. Nos sœurs respectives ont accepté d’être les témoins officiels de notre mariage.






